Aux racines du trail : chronologie d'une passion millénaire
De la Grèce antique aux sentiers de l'UTMB, l'endurance a mué : autrefois lien vital ou quête mystique, elle est devenue un sport planétaire. Plongez dans l'histoire fascinante des pionniers du trail.
On imagine souvent le trail comme une invention contemporaine, née du désir de citadins en quête d'oxygène. Pourtant, courir longtemps en terrain hostile est une constante de l'aventure humaine, bien avant l'apparition du chronomètre. Que ce soit pour transmettre un message de vie ou de mort dans les plaines de Marathon, livrer des denrées sur les sommets andins ou chercher l'éveil spirituel sur les pentes du Mont Hiei, nos ancêtres n'attendaient pas le signal d'un GPS pour s'élancer vers l'horizon.
Nous vous présentons ici une frise chronologique de la course à pied en nature, au sens large, et ce qui a donné naissance à ce que nous nommons, ici ou là, et selon le terrain ou la distance : course en montagne, skyrunning, course nature, trail running et ultra-trail. On ne cloisonne pas.
De la nécessité à la mystique : les pionniers de l’endurance
Bien avant le sport, l’endurance n’a toujours été qu’une affaire de survie, de pouvoir ou de foi. Dans la Grèce antique, les Hémerodromes, ces “coureurs à la journée”, incarnaient l’élite de la communication militaire. Le légendaire Phidippidès reste leur figure de proue : au-delà du mythe du marathon, c’est son incroyable traversée des 240 kilomètres de terrains escarpés entre Athènes et Sparte, réalisée en moins de quarante-huit heures, qui préfigure l’ultra-distance moderne. À cette époque, le coureur n’était pas un athlète en quête de podium, mais le lien vital d’une civilisation en guerre.
À des milliers de kilomètres de là, sur les cimes vertigineuses des Andes, l’Empire Inca a poussé cette science de la messagerie à son paroxysme. Les Chasquis, véritables athlètes de l’oxygène, parcouraient les routes de pierre du Qhapaq Ñan à plus de 4 000 mètres d’altitude. Organisés en un système de relais efficaces, ils livraient messages et denrées fraîches à l’Inca avec une rapidité déconcertante.

Cette quête de l’horizon a également emprunté des sentiers plus intérieurs. Au Japon, sur les pentes sacrées du Mont Hiei, les moines marathonniens, ou Kaihōgyō, ont transformé la course en une forme d’ascèse radicale. En s’engageant à courir quotidiennement sur des sentiers techniques pendant mille jours répartis sur sept ans, ces hommes ne cherchent pas à battre un record, mais à atteindre l’illumination par l’épuisement total du corps. C’est ici que la discipline rencontre la mystique.
Plus récemment et comme une transition vers le sport spectacle que nous connaissons, l’histoire du sport professionnel s’est dessinée sous le ciel gris du Royaume-Uni avec l’avènement des Pedestrians. Au XIX siècle, ces forçats du bitume et de la terre ont transformé l’endurance en un spectacle populaire et lucratif. Des figures comme le capitaine Barclay, capable de parcourir 1 000 miles en 1 000 heures, ont fasciné les foules et les parieurs. Ils furent peut-être les premiers à théoriser l’entraînement et la gestion de la fatigue extrême, jetant les bases techniques de ce qui deviendra, bien plus tard notre sport.
Le trail, des origines britanniques, pyrénéenne et américaines
L’origine formelle de la discipline est souvent rattachée à la tradition britannique des “fell running” ou courses de collines. La première trace historique d’une telle épreuve remonte au XIe siècle, sous le règne du roi Malcolm III d’Écosse, qui aurait organisé une ascension de la colline Craig Choinnich pour sélectionner le messager royal le plus rapide. Ces défis, mêlant navigation en terrain hostile et endurance pure, ont perduré à travers les siècles avant de se structurer au XXe siècle, notamment avec la création de la Fell Running Association en 1970.
Reportage de la BBC, la course du Ben Nevis en 1951
En Europe continentale, et particulièrement en France et en Espagne, l’essor de la discipline est indissociable du pyrénéisme et de l’alpinisme. Dès 1904, la Course du Vignemale voit le jour, suivie en 1905 par le Championnat du Canigou. Ces épreuves, initialement réservées aux guides et aux montagnards, posent les jalons de ce qui deviendra la course de montagne moderne. Aux États-Unis, la trajectoire est similaire, marquée par des exploits individuels comme l’ascension du Mont Shasta par John Muir en 1874, avant que les premières courses et des records officiels ne commencent à être enregistrés dans les années 1920.
L’avènement du trail moderne et la formalisation
Le tournant vers le trail tel que nous le connaissons aujourd’hui s’opère dans les années 1970 et 1980. En 1974, la course Sierre-Zinal en Suisse, surnommée “la course des cinq 4000”, introduit une dimension de vitesse et de performance sur des sentiers de haute altitude qui fascine encore aujourd’hui. En 1977, Gordy Ainsleigh transforme la Western States Endurance Run, une course hippique de 100 miles, en un exploit pédestre, fondant ainsi le mythe de l’ultra-trail américain.
En 1984, le Comité international pour les courses en montagne (ancêtre de la WMRA) est créé et en 1985 eurent lieu les premiers championnats du monde de course en montagne. D’abord en Italie et surtout en Europe. En 1987, l’Association Française des Courses de Montagne (AFCM) est créée puis le Critérium National de Course de Montagne, (précurseur du Championnat de France) sous l’impulsion de Serge Moro alors leader des coureurs de montagne français.
En France, l’année 1995 marque un tournant institutionnel majeur. Odile Baudrier et Gilles Bertrand, journalistes passionnés, créent la Grande Course des Templiers. Ce n’est pas seulement une course ; c’est l’importation d’un concept où la distance (plus de 60 km) et le profil (causses aveyronnais) priment sur l’ascension pure d’un sommet. Ce format attire immédiatement un public en quête d’évasion, loin des pistes d’athlétisme et du bitume.

Parallèlement, la Fédération britannique d’athlétisme définit pour la première fois en 1995 le « trail running » comme une compétition sur sentiers pédestres interdits aux véhicules motorisés. En 1996, la American trail running association (ATRA) est créée. En France, la Fédération Française d’Athlétisme n’a pas été aussi vive.
Le 21ème siècle prend le relai avec ce que vous connaissez, le trail moderne et les courses auxquelles vous participez désormais.
Une chronologie de la course à pied en plein nature. Trail Running, Sky Running et Course en Montagne
Les ancêtres
Les Hémerodromes de la Grèce antique et le célèbre Phidippidès qui aurait couru d'Athènes à Sparte pour demander de l'aide. Cela représente 246 km en moins de deux jours
Les messagers Chasquis de l’Empire Inca, des coureurs d'élite qui assuraient la transmission des messages sur les hauteurs de Andes, les ancêtres spirituels de l’Ultra Trail en montagne.
Les Moines Marathoniens du Mont Hiei, connus sous le nom de Kaihōgyō,, qui pratiquaient une forme d'endurance extrême comme voie vers l'éveil.
Les Pedestrians (Royaume-Uni) : Véritables ancêtre de l’ultra-marathonien (ex. : parcourir 1 000 miles en 1 000 heures). Ils furent les premiers professionnels et attiraient des milliers de parieurs et de spectateurs avant l’avènement du sport moderne.
Les Racines et les Traditions (XIe - XIXe siècle)
1040 : Hill Race de Braemar (Écosse) : L’ancêtre. Le roi Malcolm Canmore organisa cette course pour sélectionner ses messagers les plus rapides à travers les collines.
Dans les années 1780, au lieu dit de Kersal Moor près de Manchester eurent lieu des courses de cote, attestées par le document ci-dessous. Nous en faisons une présentation détaillée ici.
1820 : Hare and Hounds (UK) : Le “trail running” apparaît comme discipline codifiée dans les jeux de plein air britanniques.
1824 : Course de Whitworth Moor (UK) : Débuts du “fell running”. Des courses de 7 à 10 miles étaient disputées devant des foules immenses, parfois par des coureurs quasiment nus (stark naked).
1874 : John Muir au Mont Shasta.
L’Émergence des Classiques (1895 - 1965)
1895 : Ben Nevis Race (Écosse) : Course au sommet du point culminant de l’Écosse. Le record de 1984 (Kenny Stuart) reste une référence de vitesse pure en montagne.
1904 : Course du Vignemale (France) : Fondation des grandes classiques de haute montagne dans les Pyrénées.
1905 : Le championnat du Canigo, à l’origine un challenge entre porteurs de glace, qui a toujours lieu de nos jours.
1905 : Dipsea Race (USA) : Doyenne des courses de sentier américaines, célèbre pour son système de handicap permettant à tous les âges de concourir ensemble.
1908 : Mount Marathon (Alaska) : Née d'un pari de bar à Seward, cette épreuve verticale brutale lance les montées sèches aux US.
1912 : La Pagasarri Cup, à Bilbao, illustrée en couverture de notre article et première course de montagne espagnole ?
1913 : Création de 富士山レース (course du Mont-Fuji). L'une des premières compétitions officielles de montagne en Asie, s'appuyant sur la tradition séculaire des pèlerinages vers le sommet sacré.
1932 : Bob Graham Round (UK) : Enchaînement de 42 sommets du Lake District en moins de 24h. Ce tracé est devenu le standard des “Rounds” britanniques.
1951-1952 : La Sainté-Lyon (France) : Création de cette épreuve mythique reliant Saint-Étienne à Lyon. Désormais une véritable “course nature” elle était à l’origine une épreuve offerte aux cyclistes qui ne pouvaient rouler l’hiver. Elle a longtemps été majoritairement sur route et devait être marchée.
1956 : Pikes Peak Marathon (USA) : Premier marathon américain à autoriser les femmes. Arlene Pieper devient la première finisseuse officielle en 1959.

1961 : Giir di Mont (Italie) : Course mythique de Premana. Elle devient l’un des rendez-vous les plus techniques des Alpes italiennes, célèbre pour la ferveur exceptionnelle de ses spectateurs.
1961 : Besseggløpet (Norvège) : Une pionnière en Scandinavie qui emprunte la célèbre et étroite crête de Besseggen. Elle incarne la tradition nordique de la course en terrain sauvage et escarpé.
1966 : JFK 50 (USA) : Inspiré par un défi du président Kennedy, le 50 miles qui popularisa l’ultra-distance auprès du grand public américain.
L’Âge d’Or et la Structuration (1974 - 1995)
1973 : L’ascension du mont Cameroun (Cameroun) : Surnommée la "Course de l'Espoir", ascension et descente de 42 km pour 3 000 m D+, une pionnière des courses de haute altitude.
1974 : Sierre-Zinal (Suisse) : La Course des cinq 4000 s’impose comme le standard mondial de la vitesse et de la technicité alpine.
1974 : Western States 100 (USA) : Gordy Ainsleigh boucle les 100 miles à pied, lançant le format moderne de l’ultra-trail de 100 miles.
1979 : Cross du Mont-Blanc (France) : Création de l'épreuve à Chamonix (précurseur du Marathon du Mont-Blanc). Elle ancre la vallée comme épicentre de la course de montagne européenne.
1984 : Création du Comité international pour les courses en montagne (World Mountain Running Association ou WMRA) qui organise les premiers championnats du Monde de course en montagne.
1987 : Création de l’AFCM (Association Française des Courses de Montagne) puis du Critérium National de Course de Montagne (précurseur du Championnat de France), sous l’impulsion de Serge Moro alors leader des coureurs de montagne français.
1989 : Grand Raid de la Réunion : Initialement “Marche des Cimes”, la “Diagonale des Fous” est le premier 100 miles de montagne organisé sur le territoire français.
1991 : Marino Giacometti et le Skyrunning : Mouvement axé sur la haute altitude et la technicité, redéfinissant le coureur comme un “athlète d’altitude”.
1995 : Grande Course des Templiers (France) : L’événement qui marque la naissance médiatique et la popularisation du terme “Trail” en France.
1996 : Création de la l’ATA, American Trail Running Association
Globalisation et Icônes Modernes (Aujourd’hui)
2003 : Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) : L’épreuve devient erapidement le sommet mondial de la discipline, attirant des coureurs de tous les continents.
2008 : L’avènement de Kilian Jornet : L’icône mondiale du sport. Il incarne la fusion entre le trail, le ski-alpinisme et l’alpinisme léger, apportant une approche esthétique et ultra-rapide de la montagne.
2018 : Professionnalisation et Circuits Mondiaux : La création de circuits comme les Golden Trail World Series ou l’expansion des UTMB World Series structure le sport à l’échelle planétaire, avec des athlètes désormais professionnels et une couverture médiatique globale.




