Tomber malade en préparant son trail, une fatalité ?
Les traileurs et traileuses s'entraînent dur pour arriver en forme le jour J. Pourtant 1 sur 2 tombe malade pendant la préparation. Notre immunité est-elle si fragile ?
Le scénario que je vais vous décrire est sûrement familier à beaucoup d’entre vous. On prépare consciencieusement son objectif depuis plusieurs mois, on enchaîne les semaines de charge, on valide ses sorties longues, on atteint des sensations encourageantes… et puis, à quelques jours ou quelques semaines de la course, une maladie s’installe. Elle peut engendrer quelques jours d’arrêt, une rechute parfois, et on se retrouve sur la ligne de départ amoindri, anxieux, à se demander si tout ce travail n’aura pas été partiellement gâché par ce contretemps.
Curieusement, en parcourant la littérature scientifique consacrée au trail, on peut être frappé par un déséquilibre. Les blessures occupent une place centrale, avec de nombreuses études épidémiologiques, des revues systématiques et des recommandations préventives. Mais les maladies restent en retrait dans cette littérature. Quand elles sont étudiées, c’est presque toujours sous l’angle du jour de course ou des quelques semaines qui le précèdent. Or l’entraînement ne se résume pas à ses dernières semaines de pic de charge. C’est sur des cycles de plusieurs mois que se construit la performance.
Plusieurs questions se posent donc. Quelle est la fréquence réelle des épisodes de maladie sur une préparation longue de plusieurs mois ? Tous les athlètes sont-ils (ou elles) logés à la même enseigne, ou existe-t-il des profils plus vulnérables que d’autres ? La charge d’entraînement, souvent pointée du doigt comme un facteur d’immunodépression, joue-t-elle réellement le rôle qu’on lui prête ? Autant de zones d’ombre qui empêchent, à ce jour, de proposer aux coureurs et aux entraîneurs des repères pour anticiper et prévenir.
C’est à ces questions que l’étude de van Rensburg et al. (2026) a tenté de répondre avec un design qu’on doit saluer, à la fois pour son caractère prospectif et pour la durée du suivi. Précisément, 152 traileurs et traileuses ont été suivis tous les 14 jours pendant 30 semaines (presque 8 mois), en déclarant à chaque fois leur charge d’entraînement, leurs symptômes et les jours d’arrêt occasionnés par d’éventuelles maladies. Je vous propose de plonger dans les résultats de ce travail inédit pour mieux saisir les relations entre entraînement et maladie.
Un étude ambitieuse de 30 semaines
L’étude conduite par van Rensburg et al. (2026) se distingue par un design prospectif de cohorte, c’est-à-dire un suivi de coureurs en bonne santé au départ, observés au fil du temps pour enregistrer les événements de santé au fur et à mesure de leur survenue. C’est une approche autrement plus fiable que les études rétrospectives, où l’on demande à des athlètes de se souvenir, parfois plusieurs mois après, des maladies qu’ils ont contractées, avec tous les biais de mémoire que cela implique.
La cohorte rassemble 152 traileurs et traileuses qui préparaient une course d’au moins 21 kilomètres, ce qui garantit une intention réelle de s’entraîner sur sentier. La répartition entre hommes et femmes est déséquilibrée (hommes, 78,9 % ; femmes, 21,1 %), mais reflète assez fidèlement la répartition observée sur les lignes de départ en trail. L’âge moyen est de 37,1 ans et 41 % des participants courent depuis plus de 5 ans, mais seulement 16 % ont la même ancienneté en trail spécifiquement.
Le suivi a duré 30 semaines, avec un questionnaire renseigné tous les 14 jours, soit 15 relevés. À chaque relevé, les coureurs déclaraient leur charge d’entraînement, tout symptôme ou diagnostic clinique survenu sur les deux semaines écoulées, et le nombre éventuel de jours d’arrêt d’entraînement. L’outil utilisé définit la maladie comme un problème de santé non lié à une blessure, une distinction nécessaire pour ne pas confondre une pathologie infectieuse avec une douleur musculo-squelettique.
Le taux de réponse moyen sur les 15 périodes est de 67,4 %, ce qui est correct pour une étude longitudinale de cette durée mais laisse une part d’incertitude sur les épisodes éventuellement non déclarés. L’échantillon est par ailleurs sud-africain, avec une saisonnalité inversée par rapport à l’Europe et des conditions environnementales spécifiques (altitude, climat).
Un coureur sur deux malade sur la préparation
Le premier résultat est que sur les 30 semaines de suivi, 52 % des participants ont contracté au moins une maladie, soit un coureur sur deux. Au total, 157 épisodes de maladie ont été enregistrés, dont 121 nouveaux et 36 récidives. La prévalence bimensuelle moyenne, c’est-à-dire le pourcentage de coureurs malades à un instant donné sur deux semaines, s’établit à 10,1 %. Autrement dit, à chaque relevé, environ un coureur sur dix déclarait être ou avoir été malade dans les quinze jours précédents. L’incidence globale ressort à 7,2 maladies pour 1000 jours-coureur d’exposition, une unité qui peut paraître abstraite mais qui permet la comparaison avec d’autres travaux. Cela revient à dire qu’un coureur s’entraînant toute l’année peut s’attendre, statistiquement, à environ 2 à 3 épisodes de maladie par an dans une préparation comparable.
À titre de comparaison, une étude prospective menée sur 7031 coureurs sur route a rapporté qu’environ 19 % d’entre eux présentaient des symptômes d’une maladie aiguë dans les 8 à 12 jours précédant leur course (Van Tonder et al., 2016). Une autre étude, conduite avant le marathon de Stockholm, retrouvait 17 % d’épisodes de maladie dans les trois semaines précédant la course (Ekblom et al., 2006). Sur les coureurs de trail spécifiquement, le seul travail antérieur portant sur la phase d’entraînement, et limité aux quatre dernières semaines avant la compétition, rapportait une fréquence de 22,3 % (Gajardo-Burgos et al., 2021). Les comparaisons sont rendues délicates par les différences de définition et de période d’observation, mais la convergence des chiffres autour de 20 % sur quelques semaines, et 50 % sur plusieurs mois, dessine un phénomène d’ampleur indéniable.
La sévérité des épisodes indique que sur les 157 épisodes recensés, 150 (95,5 %) ont entraîné au moins un jour d’arrêt d’entraînement. C’est dire que la quasi-totalité des maladies déclarées ont effectivement perturbé la préparation. Plus précisément, 70,7 % ont occasionné un arrêt court (1 à 7 jours), 28,7 % un arrêt modéré (8 à 28 jours), et un cas isolé un arrêt sévère de plus de 28 jours (un épisode dépressif diagnostiqué). Traduit en charge globale, cela représente une “illness burden” (un fardeau de maladie) de 43,2 jours d’entraînement perdus pour 1000 jours-coureur d’exposition. Près d’un coureur sur trois a perdu plus d’une semaine d’entraînement à cause d’une maladie sur 30 semaines.
Qui est plus touché ?
Les femmes davantage touchées
L’incidence de maladie ressort significativement plus élevée chez les femmes que chez les hommes. Les traileuses présentent une incidence de 9,7 maladies pour 1000 jours-coureur, contre 6,6 chez les hommes, soit un ratio de 1,5. À exposition égale, les femmes ont donc une probabilité 50 % plus élevée de tomber malade au cours de leur préparation. La sévérité, en revanche, ne diffère pas significativement entre les deux sexes.
Ce signal n’est pas isolé, puisque les données issues de grandes compétitions internationales tendent à montrer une prévalence d’épisodes infectieux plus élevée chez les athlètes féminines. Toutefois, il n’est pas non plus systématique. L’unique travail antérieur sur les traileurs en préparation n’avait pas retrouvé de différence dans les quatre semaines précédant la compétition (Gajardo-Burgos et al., 2021), de même qu’une étude sur 16 semaines d’entraînement hivernal en endurance (He et al., 2014). Le suivi plus long de 30 semaines capture peut-être un phénomène que les fenêtres plus courtes ne permettent pas de détecter.
Plusieurs pistes mécanistiques sont évoquées, dont les fluctuations hormonales du cycle menstruel modulant la réponse immunitaire, les différences dans la composition de l’immunité muqueuse des voies aériennes supérieures (He et al., 2014), ou encore un impact différencié du stress psychosocial. Cependant, aucune ne fait aujourd’hui consensus.
L’IMC, un facteur paradoxal
Au-delà du sexe, l’étude met en évidence une association statistiquement significative entre l’IMC et la survenue de maladies. Concrètement, 66 % des coureurs avec un IMC ≥ 25 kg/m² ont été malades au cours du suivi, contre seulement 44 % chez ceux dont l’IMC était inférieur à 25 kg/m². Les coureurs en surpoids selon les critères classiques seraient donc plus exposés. Cependant, les auteurs soulignent que ce résultat n’est pas stable à travers les différentes analyses conduites et qu’il doit donc être interprété avec prudence, et répliqué.
Âge et expérience
Sur les autres variables individuelles, ni l’âge, ni l’expérience totale en course, ni l’expérience spécifique en trail, ni l’existence d’une maladie chronique préexistante ne ressortent comme des facteurs de risque significatifs. Les coureurs de moins de 50 ans pourraient présenter un peu moins de nouvelles maladies, mais davantage de récidives que les Masters. Cette tendance n’étant pas statistiquement significative, l’interprétation reste prudente.
La charge d’entraînement aggrave-t’elle le risque de maladie ?
S’il y a un résultat de cette étude qui mérite qu’on s’y attarde, c’est le suivant. Aucune (j’ai bien écrit aucune) des variables de charge d’entraînement n’était significativement associée à la survenue de maladies. Ni la fréquence des sessions, ni la distance parcourue, ni l’allure moyenne ne prédisent l’incidence de maladie dans cette cohorte. Les auteurs ont pourtant testé cette question de diverses façons. La charge d’entraînement ne semble donc pas être le coupable que l’on désigne habituellement.
Ce résultat est contre-intuitif au regard d’un modèle qui domine la littérature depuis trois décennies : la courbe en J proposée par Nieman dans les années 1990 (Chamorro-Viña et al., 2013). Selon ce modèle, le risque infectieux suivrait une trajectoire en forme de J, c’est-à-dire faible chez les sédentaires, encore plus faible chez les athlètes pratiquant une activité modérée, mais augmenté chez ceux qui présentent des charges d’entraînement très élevées. Cette idée s’appuie en partie sur la théorie de l’open window (la fenêtre ouverte), selon laquelle un effort prolongé et intense créerait une période transitoire d’immunodépression de quelques heures à quelques jours, pendant laquelle les agents pathogènes auraient le champ libre.
Sauf que les données, dont celles présentées ici, s’accumulent depuis quelques années pour nuancer ce modèle. En résumé, la fenêtre d’immunodépression post-exercice serait plus courte et moins profonde qu’initialement décrite. De plus, il pourrait s’agir plutôt d’une redistribution (les cellules quittent la circulation pour aller patrouiller dans les tissus) que d’une véritable immunodépression. Les résultats de van Rensburg et al. (2026) s’inscrivent dans cette relecture critique, et suggèrent que dans une cohorte de traileurs récréatifs préparant un objectif sur plusieurs mois, la charge en soi n’est pas le facteur déterminant de la maladie.
Le système respiratoire en première ligne
Lorsqu’on examine la nature des maladies déclarées, on remarque que le système respiratoire représente à lui seul 64,3 % des épisodes, loin devant le système digestif (15,9 %) et le système musculo-squelettique (5,7 %). Parmi les diagnostics posés par un médecin, la grippe (27 %) et la sinusite (15 %) arrivent en tête, suivies de diverses infections des voies aériennes supérieures. Autrement dit, ce qui menace le plus la préparation d’un traileur, ce sont bel et bien les infections respiratoires saisonnières.
Ce résultat rejoint un constat large issu de nombreuses disciplines d’endurance et même de sports collectifs. Les voies aériennes supérieures constituent la principale porte d’entrée des pathologies sportives. Les muqueuses respiratoires sont exposées à un volume d’air considérable lors de l’exercice (jusqu’à 150 litres par minute chez un coureur intense), souvent par voie buccale en cas d’effort soutenu, ce qui contourne le filtre nasal. Cette ventilation augmentée s’accompagne d’un assèchement et d’une irritation des muqueuses, et possiblement d’une baisse transitoire de certaines composantes de l’immunité muqueuse comme les immunoglobulines A salivaires (IgA), qui jouent un rôle de première barrière contre les pathogènes inhalés (Gleeson & Pyne, 2016). Les traileurs et traileuses, qui s’exposent en plus à des conditions environnementales variables (froid, altitude, humidité), cumulent donc les facteurs de vulnérabilité au niveau des voies aériennes.
À cette vulnérabilité s’ajoute un effet saison marqué. L’incidence de maladie ressort 1,6 fois plus élevée en automne/hiver qu’au printemps/été (8,8 contre 5,7 maladies pour 1000 jours-coureur). Cela reflète la circulation saisonnière des virus respiratoires (influenza, virus respiratoire syncytial, rhinovirus), qui culmine durant les mois froids.
Conclusion : Tomber malade à l’entraînement est-il inévitable ?
La maladie s’impose comme un compagnon de route bien plus fréquent qu’on ne le pense, et qu’on ne le voudrait, dans la préparation d’un objectif trail. Elle touche un coureur sur deux sur 30 semaines, avec une nette dominance des infections respiratoires et un effet saisonnier hivernal marqué. Les femmes seraient plus exposées que les hommes dans cette cohorte. Le résultat le plus contre-intuitif reste l’absence d’association entre charge d’entraînement et survenue de maladie, qui invite à relativiser l’image d’un système immunitaire systématiquement amoindri par les gros entraînements.
Les auteurs insistent sur l’intérêt de prioriser le monitoring de la santé respiratoire chez les traileurs en préparation, d’identifier précocement les profils à risque, et d’adapter en conséquence les stratégies de prévention. Ces recommandations sont assez génériques, et c’est sans doute leur principale limite. Sur le terrain, plusieurs leviers complémentaires me semblent mériter d’être mobilisés.
D’abord, soigner les fondamentaux d’hygiène de vie, qui pèsent probablement plus lourd dans l’équation immunitaire que la charge d’entraînement elle-même. Le sommeil, la nutrition, la gestion du stress, l’exposition au froid et à l’humidité sont autant de variables que cette étude n’a pas mesurées mais qui ressortent régulièrement dans la littérature comme déterminantes (Walsh, 2018). Ensuite, rester attentif aux signaux faibles plutôt que de “passer outre” (p. ex. un mal de gorge persistant, une fatigue inhabituelle, un sommeil perturbé) pour adapter la charge en conséquence. Enfin, intégrer mentalement le risque dans la planification. Au regard de ces résultats, une préparation de 16 à 20 semaines a statistiquement de fortes chances d’inclure au moins un épisode de maladie.
Reste une question résiduelle à laquelle j’aimerais une réponse : peut-on anticiper les épisodes de maladie avant qu’ils ne s’installent ? Les outils de monitoring (variabilité de fréquence cardiaque, questionnaires de bien-être, marqueurs salivaires) progressent rapidement, mais restent encore peu précis pour détecter robustement une maladie en émergence et adapter précocement l’entraînement.
À retenir
Sur un suivi de 30 semaines (environ 8 mois), un athlète sur deux tombe malade pendant sa préparation.
Les pathologies respiratoires (grippe, sinusite) représentent 64,3 % des cas. Elles sont favorisées par l'hyperventilation liée à l'effort (qui assèche les muqueuses) et affichent une forte saisonnalité, le risque étant 1,6 fois plus élevé en automne et en hiver.
À exposition égale, les femmes ont un risque 50 % plus élevé de tomber malades que les hommes (sans différence de sévérité).
Contrairement aux idées reçues, aucune variable de charge d'entraînement (distance, fréquence, allure) n'est associée à l'apparition des maladies. Le volume d'entraînement en soi n'est pas le coupable idéal.
Références bibliographiques
Chamorro-Viña, C., Fernandez-del-Valle, M., & Tacón, A. M. (2013). Excessive exercise and immunity: the J-shaped curve. In The active female: health issues throughout the lifespan (pp. 357-372). New York, NY: Springer New York.
Ekblom, B., Ekblom, Ö., & Malm, C. (2006). Infectious episodes before and after a marathon race. Scandinavian journal of medicine & science in sports, 16(4), 287-293.
Gajardo-Burgos, R., Monrroy-Uarac, M., Barría-Pailaquilén, R. M., Norambuena-Noches, Y., van Rensburg, D. C. J., Bascour-Sandoval, C., & Besomi, M. (2021). Frequency of injury and illness in the final 4 weeks before a trail running competition. International journal of environmental research and public health, 18(10), 5431.
Gleeson, M., & Pyne, D. B. (2016). Respiratory inflammation and infections in high‐performance athletes. Immunology and cell biology, 94(2), 124-131.
He, C. S., Bishop, N., Handzlik, M. K., Muhamad, A. S., & Gleeson, M. (2014). Sex differences in upper respiratory symptoms prevalence and oral-respiratory mucosal immunity in endurance athletes.
van Rensburg, D. C. C. J., van Rensburg, A. J., Boer, P. H., Serero, P., Botha, T., Schoeman, M., & Viljoen, C. (2025). Illness is common in trail runners during training: a prospective cohort study. Journal of Science and Medicine in Sport.
Van Tonder, A., Schwellnus, M., Swanevelder, S., Jordaan, E., Derman, W., & Janse van Rensburg, D. C. (2016). A prospective cohort study of 7031 distance runners shows that 1 in 13 report systemic symptoms of an acute illness in the 8–12 day period before a race, increasing their risk of not finishing the race 1.9 times for those runners who started the race: SAFER study IV. British Journal of Sports Medicine, 50(15), 939-945.



