L’ultra-trail, un sport de bonhomme !
Les coureuses seraient plus adaptées à l'ultra-trail que les coureurs. Pourtant, elles restent minoritaires sur les courses. Ce paradoxe s’explique-t’il par ce que l’endurance représente socialement ?
Dans l’imaginaire sportif, l’endurance est souvent associée à des qualités traditionnellement perçues comme masculines, comme la résistance à la douleur, la capacité à encaisser la fatigue, ou encore le goût de l’effort prolongé. L’ultra-trail, avec ses courses de plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres, incarne particulièrement bien ces représentations. Pourtant, depuis plusieurs années, certaines recherches en physiologie de l’exercice suggèrent que les femmes pourraient être particulièrement bien adaptées aux efforts d’ultra-endurance.
(Lire : Les femmes plus endurantes que les hommes, analyse détaillée !)
Je vous avais déjà parlé de cette question dans ce billet consacré aux différences de performance entre femmes et hommes en ultra-endurance. En résumé, plusieurs travaux suggèrent que les femmes pourraient disposer de caractéristiques physiologiques favorables lorsque la durée de l’effort s’allonge dont l’utilisation plus importante des lipides comme carburant, une résistance accrue à certains dommages musculaires, ou encore des stratégies de gestion de l’allure souvent plus régulières.
Certaines analyses de grandes bases de données de courses montrent que plus la distance augmente, plus l’écart de performance entre femmes et hommes tend à se réduire. Dans certains cas, cela peut même conduire à des victoires féminines au scratch sur des formats particulièrement extrêmes.
Ces constats font émerger un paradoxe intéressant. D’un côté, les données physiologiques laissent entrevoir certains avantages potentiels pour les femmes sur les efforts très longs. De l’autre, la participation féminine reste nettement inférieure à celle des hommes dans l’ultra-trail et les sports d’ultra-endurance. Malgré une progression réelle ces dernières décennies, ne l’oublions pas, les femmes demeurent minoritaires sur les lignes de départ et leurs performances continuent souvent d’être présentées comme des exceptions remarquables, plutôt que comme une expression normale de la performance sportive.

Comment expliquer ce décalage entre le potentiel physiologique et la réalité sociale du sport ? Une partie de la réponse tient peut-être à la manière dont nous définissons l’endurance elle-même. En tout cas, c’est ce qu’avance la sociologue Eilis Lanclus. Selon elle, l’endurance n’est pas seulement une capacité biologique mesurable. C’est aussi une valeur culturelle, historiquement associée à certaines représentations du corps, de la performance et du rôle respectif des femmes et des hommes dans la société.
Dans un son article publié en 2026, cette chercheuse propose de considérer l’endurance comme une construction sociale profondément marquée par les normes de genre. À partir d’une étude ethnographique menée dans le milieu de l’ultra-trail en Belgique et d’un retour sur l’histoire des sports d’endurance, elle montre que la manière dont nous valorisons l’endurance aujourd’hui reste largement héritée de représentations sociales anciennes. Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, au point de vouloir vous en parler ici, c’est que cette perspective invite à regarder l’ultra-trail autrement. Elle nous pousse en quelque sorte à dézoomer, et considérer la manière dont notre culture sportive définit ce que signifie réellement “tenir” dans la durée.
L’endurance : une valeur historiquement masculine
Selon Lanclus (2026), pour comprendre ce paradoxe, il faut peut-être commencer par élargir la perspective. Car l’endurance n’est pas seulement une question de physiologie ou de performance sportive, mais aussi une idée culturelle, qui a une histoire.
Quand l’endurance devient une vertu masculine
Au XIXᵉ siècle, dans l’Europe occidentale en pleine révolution industrielle, les activités physiques et les sports modernes se développent progressivement dans les milieux bourgeois masculins. Dans ce contexte, le sport est perçu comme un outil de formation du corps et du caractère des hommes, destiné à préparer les élites aux exigences du travail, de la guerre ou de l’expansion coloniale.
L’endurance devient alors une valeur centrale. La capacité à supporter la fatigue, la douleur ou les conditions difficiles est associée à un idéal de masculinité fait de stoïcisme (c.-à-d. courage pour supporter la douleur, le malheur, etc., avec les apparences de l’indifférence), de robustesse et de résistance. Les figures valorisées de l’époque, comme les explorateurs, les soldats ou les alpinistes, incarnent ces qualités. Dans cette vision du monde, tenir longtemps face à l’adversité devient une preuve de virilité. Le sport organisé contribue également à diffuser cette représentation. Dans de nombreux contextes, les compétitions physiques servent de « validation de la masculinité », en renforçant l’idée d’une supériorité physique et morale des hommes dans les activités d’endurance.
Les oubliées de l’histoire de l’endurance
Pourtant, les femmes n’ont jamais été totalement absentes de ces pratiques. Toujours au XIXᵉ siècle, certaines d’entre elles participent à des compétitions de marche ou de course de très longue durée, un phénomène connu sous le nom de pedestrianism. Ces athlètes, appelées pedestriennes, réalisent parfois des performances impressionnantes, avec plusieurs centaines de kilomètres parcourus en quelques jours, ou des épreuves durant plusieurs semaines avec très peu de repos. À l’époque, ces exploits suscitent un certain engouement médiatique. Certains journaux vont même jusqu’à suggérer que les femmes pourraient rivaliser avec les hommes sur les épreuves d’endurance.
Mais cette reconnaissance reste fragile. Les performances des pedestriennes sont souvent minimisées ou réinterprétées à travers un prisme biologique. Si elles réussissent, ce serait parce que les femmes seraient « naturellement » capables de supporter le manque de sommeil ou les conditions difficiles, et non pas parce qu’elles sont particulièrement performantes. Autrement dit, leurs performances sont parfois présentées comme une conséquence de leur nature (c.-à-d. une attribution causale à leur physiologie), plutôt que comme le résultat d’un entraînement ou d’une compétence sportive (c.-à-d. une attribution causale à leur comportement, à leur préparation, à leurs efforts). Peu à peu, ces pratiques disparaissent du paysage sportif dominant, tandis que l’endurance reste associée à des qualités masculines.
L’ultra-trail est encore structuré par ces normes genrées
Si l’histoire du sport a largement contribué à associer l’endurance à des qualités masculines, ces représentations perdurent aujourd’hui. Dans son étude, Lanclus montre que dans l’ultra-trail, ces normes continuent de structurer la manière dont l’endurance est perçue et valorisée. Plusieurs observations de terrain illustrent la manière dont les performances féminines sont encore interprétées à travers le prisme du genre.
“You’ve been chicked”, quand la performance devient un événement de genre
Dans le milieu de l’ultra-trail anglophone, il existe une expression bien connue : “you’ve been chicked”. Elle est utilisée lorsqu’une femme dépasse un homme en course ou termine devant lui. Humoristique ou non, cette expression révèle que la performance est interprétée à travers une grille de lecture genrée. Le fait qu’une femme dépasse un homme devient alors un événement particulier, suffisamment inhabituel pour être nommé spécifiquement, l’expression inverse (“you’ve been manned”) n’existant pas.
Autrement dit, la performance n’est plus seulement évaluée en fonction du niveau sportif, mais aussi en fonction du sexe de l’athlète. Le dépassement d’un homme par une femme devient un fait remarquable, alors que l’inverse est perçu comme allant de soi. Pour Lanclus, ce type d’expression montre que l’endurance continue d’être implicitement associée à la masculinité, même dans un sport où les femmes peuvent rivaliser avec les hommes sur les distances les plus longues.
Des performances féminines souvent présentées comme des exceptions
De plus, cette perception de la masculinité de l’ultra-trail se retrouve également dans la manière dont les performances féminines sont interprétées et médiatisées. Dans de nombreux cas, les femmes en ultra-trail reçoivent une attention médiatique principalement lorsqu’elles réalisent des performances perçues comme extraordinaires.
L’exemple souvent cité est celui de Jasmin Paris, qui a remporté en 2019 la Spine Race, une course d’environ 430 km au Royaume-Uni, tout en tirant son lait pour son enfant aux points de contrôle. Si cet exploit suscite indéniablement une grande admiration, il illustre aussi une tendance récurrente. Les performances féminines sont souvent présentées comme des événements exceptionnels, là où les performances masculines sont davantage considérées comme normales ou attendues.
De mon regard, et lors d’une interview sur les femmes dans l’ultra-trail, j’avais souligné un fait similaire. Ma perception était que les performances masculines sont régulièrement interprétées et discutées comme le dépassement de difficultés sportives (p.ex., résilience face à un moment difficile, dépassement de soi malgré des douleurs), alors que les performances féminines sont régulièrement interprétées comme le dépassement de difficultés liées à leur féminité (p.ex., performance malgré le fait d’être maman). Peut-être que mes propos rejoignent en partie ceux de cette chercheuse.
Lanclus souligne également que la visibilité médiatique du sport reste largement dominée par les hommes. Lorsque l’ultra-trail attire l’attention des médias, les figures mises en avant sont le plus souvent des coureurs masculins, tandis que les femmes apparaissent plus rarement dans les récits dominants du sport. À titre d’exemple, Courir Mieux a dernièrement participé à la couverture médiatique de deux événements trail, le 90K du Mont-Blanc et le Grand Trail des Templiers. Pourtant égales en tous points, les statistiques des vidéos du gagnant et de la gagnante diffèrent. La vidéo du vainqueur du 90K du Mont-Blanc (Théo Détienne) a suscité 14 000 vues, contre 9 000 pour la vainqueure (Blandine l’Hirondel). Lors des Templiers, la victoire de Pierre Livache (parfait inconnu à l’époque) a suscité 15 000 vues, contre 11 000 vues pour la vainqueure (Caitlin Fielder, bien plus connue dans le milieu).
L’histoire se répète avec les seconds (17 000 vues pour Virgile Morisset contre 6 000 pour Julie Roux sur le 90K du Mont-Blanc ; 20 000 vues pour Juho Ylinen contre 16 000 pour Marie Goncalves sur les Templiers) et les troisièmes (92 000 vues pour Jean-Philippe Tschumi contre 6 000 vues pour Ekaterina Mityaeva sur le 90K du Mont-Blanc ; 14 000 vues pour Antoine Thiriat contre 6 000 vues pour Adeline Martin sur les Templiers).
Hasard ou illustration des propos de Lanclus ? Je vous laisse juger.
Des contraintes sociales qui pèsent davantage sur les femmes
Au-delà des représentations culturelles, des facteurs sociaux contribuent également à expliquer la participation plus faible des femmes dans l’ultra-trail. La pratique de l’ultra-endurance demande un investissement considérable en temps, en grande partie à cause des entraînements hebdomadaires importants, des participations à des courses longues de préparation, des déplacements, etc.
Comme le souligne Lanclus, la gestion de ce temps d’entraînement s’inscrit toujours dans un contexte social et familial. Or, cette chercheuse rappelle que de nombreuses recherches montrent que les responsabilités domestiques et parentales restent souvent réparties de manière inégale. Dans ce contexte, certaines femmes doivent négocier davantage leur investissement dans un sport aussi exigeant que l’ultra-trail. Les témoignages recueillis dans l’étude montrent par exemple que certaines coureuses se voient reprocher de consacrer trop de temps à leur pratique sportive, en particulier lorsqu’elles sont mères. Ces contraintes ne signifient évidemment pas que les femmes seraient moins intéressées par l’ultra-endurance. Mais elles rappellent que la participation sportive ne dépend pas uniquement de capacités physiologiques, mais aussi de conditions sociales qui facilitent ou limitent l’engagement dans certaines pratiques.
Conclusion, faut-il repenser ce que signifie « endurer »
En conclusion, je trouve que l’analyse proposée par Eilis Lanclus invite à déplacer le regard. Plutôt que de considérer l’endurance comme une capacité purement biologique, une propriété du muscle, du métabolisme ou du système cardiovasculaire (chose que j’ai peut-être trop souvent tendance à faire) elle propose de la comprendre comme une notion socialement construite, façonnée par des représentations culturelles et des normes de genre . L’histoire des sports d’endurance montre en effet que ces pratiques se sont développées dans des contextes où l’endurance était valorisée comme une qualité masculine. Cette construction culturelle a contribué à définir implicitement qui était censé incarner ces qualités, et qui ne l’était pas.
Aujourd’hui encore, certaines traces de ces représentations persistent dans l’univers de l’ultra-trail. Elles apparaissent dans le langage du milieu, comme l’expression “you’ve been chicked”, mais aussi dans la manière dont les performances féminines sont racontées, médiatisées et interprétées. Ces mécanismes symboliques s’accompagnent également de réalités sociales plus concrètes. La pratique de l’ultra-endurance exige un investissement temporel considérable, qui s’inscrit toujours dans un contexte familial et professionnel. Or, les recherches sociologiques montrent que la répartition des responsabilités domestiques et parentales reste encore souvent inégale, rendant l’engagement dans des pratiques sportives très chronophages plus difficile pour certaines femmes.
Enfin, comme le rappelle Lanclus, l’ultra-trail ne repose pas uniquement sur l’endurance des coureurs eux-mêmes. Les courses s’appuient aussi sur un travail souvent invisible de bénévoles, de proches et de support crews, où les femmes sont particulièrement présentes. Ces rôles impliquent eux aussi une forme d’endurance, logistique, émotionnelle et organisationnelle, rarement reconnue comme telle, alors même qu’elle participe au bon déroulement des épreuves. Un des apports les plus cruciaux de cet article est peut-être là, en nous rappelant que l’endurance n’est jamais seulement une affaire de physiologie. Elle est aussi une catégorie sociale, des représentations sociales, des attentes culturelles et de normes implicites sur ce que signifie “tenir” dans la durée. Peut-être qu’en prenant conscience de ces dimensions sociales, le monde de l’ultra-endurance pourra réellement évoluer sur les questions relatives aux athlètes féminines.
À retenir
L’endurance est une construction sociale façonnée par des normes de genre.
En trail, les performances féminines sont souvent interprétées comme des exceptions, alors celles masculines sont perçues comme la norme.
La participation plus faible des femmes en ultra s’explique par des facteurs sociaux et culturels.
Référence bibliographique
Lanclus, E. (2026). ‘You’ve been chicked!’: the gendered nature of endurance in ultra-trail running. Sport in Society, 1-14.






