ITW : Le sourire de Mohamed
Ici, dans la Sarthe, tout le monde l’appelle Momo ! Si Mohamed Serbouti est né au Maroc, son parcours de vie témoigne de l’importance de l’éducation et du sport pour profiter d’une vie harmonieuse.
Une vie harmonieuse, en phase avec des valeurs universelles. Itinéraire d’un grand champion qui sait ce qu’effort veut dire !
Relance : Momo, raconte-nous ton parcours de vie !
Mohamed Serbouti : Je suis né au Maroc en 1971, dans une famille très modeste, survivant avec quelques chèvres et moutons. Je vivais dans un village pauvre, Smaala, où il n’y avait pas l’eau courante ni l’électricité ! Mon père est venu travailler en France quand j’avais à peine deux ans. Il y est resté seul pendant 5 ans, avant que nous le rejoignions. Quel choc de prendre l’avion et de venir dans un pays si différent du mien. J’avais 7 ans, et j’arrivais en France ! Je me suis senti déraciné en arrivant à Paris, à Corbeil-Essonne, où nous sommes restés encore deux ans. C’est à ce moment-là que mon père a décidé de venir dans la Sarthe, à la fois pour répondre à une opportunité de travail dans une champignonnière à côté du Mans, et surtout pour nous offrir un cadre de vie plus apaisé. Il avait le souci de notre éducation, voyant le parcours souvent chaotique des adolescents immigrés en banlieue parisienne.
Et comment ça s’est passé dans la Sarthe ?
Je m’y suis senti apaisé. J’avais à peine 10 ans. Je ne parlais pas encore bien français, et ce qui m’a aidé, ce n’est pas vraiment l’école. C’était difficile, je me suis retrouvé souvent au fond de la classe. C’est vraiment le sport qui m’a aidé ! Je suis arrivé sur les terrains de sport grâce à un professeur d’EPS, Gérard Sauvaget. Un fan de course à pied, qui avait créé avec son épouse, spécialiste de perche, un club d’athlétisme dans sa ville, à Mamers. Il m’a dit : « Viens dans mon club, je t’offre la licence ! ». Au bout d’un an, j’étais champion de France espoir ! Je n’aimais pourtant pas la course à pied. Au foot, je me cachais pour ne pas courir… Mais j’ai découvert mon potentiel, et après ce premier titre tout s’est enclenché. Dominique Chauvelier m’a repéré, et il m’a fait venir près de lui pour découvrir le haut-niveau. A partir de 19 ans, je suis rentré au bataillon de Joinville avec Jacques Darras, et j’ai pris conscience du travail à faire pour performer. A partir de là, j’intègre l’Équipe de France, et je cours beaucoup à l’étranger.
Cela a dû représenter un gros changement pour toi ?
Oui, je m’investis, je ne sors plus le soir, mes copains me tournent le dos parce que je ne vais plus en boite avec eux et que je n’aime plus boire même un café le soir ! Ils n’ont compris mon attitude que quelques années plus tard en me voyant à la télévison sur Stade 2 lorsque je disputais les championnats du monde. Je me souviens du moment où j’ai compris que j’avais ma carte à jouer dans ce sport. C’était à Port Leucate, en courant au milieu des kényans. J’avais confiance en moi, et au bout de 3 kilomètres, j’ai compris que je pouvais gagner devant eux ! C’est là qu’Olivier Guy, le manager d’Adidas, m’a conforté dans mon contrat avec cet équipementier me permettant d’être professionnel pendant quelques années. Ma vie est marquée par les belles rencontres, et notamment toute une génération de champions, que j’ai côtoyés en particulier à Font-Romeu. Je pense à Khalid Skah (Champion Olympique de 10 000 m), Mo Farah (Recordman d’Europe du 10 000 m en 26mn46s), Hicham El Guerrouj (Champion Olympique du 1500 m), Brahim Lahlafi (Médaillé olympique, 12mn49s au 5000m)… Comme moi, ils sont musulmans pratiquants. Ils m’ont marqué par leur simplicité, malgré leur palmarès hors norme. Ils m’ont conseillé et m’ont beaucoup appris, en particulier à vraiment alterner les séances très dures sur la piste, et les footings très lents et régénérateurs.
Le sport t’a beaucoup apporté, on dirait !
Dans le milieu du sport, j’ai su m’intégrer, découvrir la France et ses richesses, vivre à fond ma passion du haut niveau. C’est le sport aussi qui a permis ma reconversion. Avec mes résultats, j’ai rencontré des élus qui m’ont ouvert des portes. Avec mon comportement, mon attitude respectueuse, issue de l’éducation fournie par mes parents, j’ai su trouver ma place. Mon père me disait : « Quand on te tend la main, saisis-la, c’est ta chance ! ». Je dois beaucoup à mes parents ainsi qu’aux élus qui m’ont fait confiance. Aujourd’hui je travaille au Service des sports au Conseil départemental de la Sarthe. J’ai un chef formidable, Nicolas Glinche qui me fait totalement confiance. Il m’épaule, et me donne de d’assurance, outrepassant mes complexes en me disant : « Tu es capable de le faire toi-même ! ». Il m’a donné le goût des initiatives, le sens de l’autonomie et de la responsabilité. Désormais, je supervise les itinéraires trails de la Sarthe. Et je vais de collège en collège avec l’UNSS, évoquant mon parcours, échangeant avec les jeunes sur la violence, les études, la culture française ! Je vais aussi dans les quartiers pour éviter aux jeunes de faire des bêtises. Le sport reste un rempart utile pour canaliser la violence ! Et j’accompagne aussi les handicapés. En bref, j’aime aller vers les gens !
Quelles sont les principales choses que le sport t’a apprises ?
Surtout qu’il faut s’ouvrir aux autres et ne pas imposer sa différence ! En courant partout dans le monde, je me suis bien vite rendu compte qu’en France, on vit bien ! Sur le plan de l‘accueil, de l’aide sociale, de la prise en charge médicale… Je suis d’origine marocaine, aujourd’hui français, musulman pratiquant, et c’est vrai que c’est difficile de trouver sa place. Mais si tu t’ouvres aux autres, que tu t’investis sincèrement, et que tu respectes le mode de vie des gens au quotidien en créant une bonne relation avec eux, tout peut réussir. Aujourd’hui, je cherche à rendre aux Sarthois ce qu’ils m’ont offert !
Bio express
Mohamed Serbouti, né en 1971 au Maroc
19 sélections en Équipe de France
1h02mn35s au semi-marathon
28mn37s au 10 km
13mn41s au 5 000 m
3mn40s au 1 500 m






